MERET OPPENHEIM — Mon exposition

Intro

Mon exposition 22.10.21–13.2.22

En 1967, la première rétrospective de Meret Oppenheim (1913–1985) prend place au Moderna Museet de Stockholm. A cette date, l'artiste a déjà plus de 30 ans de travail derrière elle. Avec « Ma gouvernante – my nurse – mein Kindermädchen » et d'autres œuvres, elle a créé des icônes du surréalisme.

« J'ai suggéré à C.F. Reuterswärd de mettre une radiographie de mon crâne avec grandes boucles d'oreilles, de mon cou et de ma main aussi avec chaîne et bagues, dans le catalogue à la place de ‹ portrait ›. C.F.R. a beaucoup aimé, dois-je l'envoyer ? »

Meret Oppenheim, 1967 Lettre à Mette Prawitz, Moderna Museet Stockholm, 18.1.1967, Archives du Moderna Museet

La situation est paradoxale : le musée n'accepte pas la proposition et utilise à la place une photo d'elle nue. Oppenheim, alors âgée de 54 ans, a 20 ans sur cette photo. La couverture du catalogue n'est pas ornée d'une œuvre de l'artiste, mais d'un dessin de l'artiste C.F. Reuterswärd. A l’heure de son plus grand succès, elle se rend compte qu'elle doit contrôler elle-même son image publique en tant qu'artiste.

« Radiographie du crâne M.O. », 1964/1981, tirage gélatino-argentique, 40,5 x 30,5 cm, édition 6/20, Fondation Hermann et Margrit Rupf, Kunstmuseum Bern © 2021, ProLitteris, Zurich, Photo: Kunstmuseum Bern, recom Art Berlin

Cet autoportrait est emblématique de Meret Oppenheim qui a toujours fait évoluer son travail avec une franchise radicale. Elle a activement incorporé différents matériaux et mouvements artistiques contemporains dans son travail et n'est jamais restée attachée à un style ni à une méthode.

La variété des styles dans l'œuvre d'Oppenheim est inhabituelle et représentait un grand défi pour l'époque. Dès sa première rétrospective, elle a tenté de déterminer sa propre image d'artiste. Ce faisant, elle a lutté contre le regard extérieur qui lui était imposé et qui voulait classer l'ensemble de son œuvre dans le surréalisme. 

Enfin Paris!

Invités chez Sophie Taeuber-Arp et Jean Arp : Meret Oppenheim, Marie-Berthe Aurenche, Max Ernst entre autres, vers 1932 Photo : Fondation Arp, Berlin / Rolandswerth. Pour le modèle en plâtre inachevé, vers 1932 par Jean Arp : © 2021, ProLitteris, Zurich

Enfin Paris!

En 1932, alors âgée de 18 ans, Meret Oppenheim se rend à Paris. Elle y expérimente sa première reconnaissance en tant qu'artiste et se construit un réseau international.

Elle est en réalité inscrite dans une académie des beaux-arts mais préfère aller prendre l’apéritif dans des cafés. Dans les années 1930, Paris était un creuset pour plusieurs courants de l'avant-garde européenne et américaine.

« Même si je n'ai pas de professeur particulier, j'en ai pourtant plusieurs parce que je vois et entends beaucoup ici. »

Meret Oppenheim, 1933 Lettre à Erich Alfons Oppenheim, 26.3.1933

En peu de temps, Oppenheim fait la connaissance d'artistes et d'écrivains aussi divers qu'André Breton, Marcel Duchamp, Leonor Fini, Alberto Giacometti, Dora Maar, Man Ray, Kurt Seligmann et Toyen.

Lors d'une fête avec Jean Arp et Sophie Taeuber-Arp, elle rencontre entre autres Marie-Berthe Aurenche, Max Ernst et James Joyce.


A droite de Meret Oppenheim vêtue d’une blouse blanche, sont assis la peintre Marie-Berthe Aurenche et l'artiste Max Ernst. On reconnait à gauche au premier plan l’écrivain James Joyce avec des lunettes. On voit également l'artiste Jean Arp de dos, en bas au centre. Archives littéraires suisses (ALS), Berne, Succession Meret Oppenheim, MO-E-6-C-5-043

Oppenheim déborde de créativité et emménage dans un atelier. Des dessins, des collages mais aussi des poèmes voient rapidement le jour. Elle expérimente différents matériaux, réalise des croquis pour des sculptures, commence à peindre et réalise ses premiers « objets ».


Meret Oppenheim dans son atelier à Paris, vers 1933 Archives littéraires suisses (ALS), Berne, Succession Meret Oppenheim, MO-E-6-C-2-013
  • « Leute auf der Strasse » (Des gens dans la rue), 1933, encre et gouache sur carton gris, 49,5 × 105 cm, Kunstmuseum Bern © 2021, ProLitteris, Zurich, Photo : Kunstmuseum Bern, recom Art Berlin
  • Spaziergänger hinter Zaun (Marcheurs derrière la clôture), 1933, stylo, encre, crayon de maquillage rose, deux morceaux de ficelle, 21 × 27 cm, collection privée, Suisse © 2021, ProLitteris, Zurich Photo : Andrea Giovetto

Oppenheim est reconnue comme une artiste et montre ses œuvres lors d'expositions à Paris, Bâle, Londres et New York. Ses « objets » qui font partie de l'art surréaliste font forte impression.

Surréalisme

Le terme « surréaliste » signifie quelque chose comme onirique, irréel, au-dessus du réel. C'est avec le « Manifeste surréaliste » publié par l'écrivain André Breton en 1924 qu’il constitue un style. Suivant l'interprétation des rêves de Sigmund Freud, il souhaitait pénétrer les désirs secrets, tabous et les pulsions des gens afin d'ouvrir l'inconscient comme lieu d'inspiration artistique.

À cette fin, les Surréalistes développèrent de nouvelles techniques telles que l'enregistrement des rêves, la combinaison d'objets sans rapport, l'écriture et le dessin automatiques ainsi que de nouvelles méthodes artistiques de collaboration. Ils voulaient non seulement dissoudre les frontières entre le rêve et la réalité, le fantasme et la raison, mais aussi faire exploser les frontières des concepts bourgeois de la morale et des valeurs.

A Paris, un groupe de personnalités principalement issues des domaines du cinéma, du théâtre, de la littérature et des arts visuels se constitua. Parmi eux se trouvaient Salvador Dalí, Max Ernst, Leonor Fini, René Magritte, Dora Maar, Meret Oppenheim, Man Ray, Tristan Tzara et bien d'autres.

Les Surréalistes formaient alors l'un des premiers groupes dans lequel les femmes en tant qu'artistes avaient le même statut que les hommes. Pourtant, malgré les idéaux révolutionnaires qui concernaient tous les domaines de la vie, la plupart des hommes défendaient des modèles d’identification traditionnels.

« Ma gouvernante – my nurse – mein Kindermädchen », 1936/1967, plaque de métal, chaussures, ficelle et papier, 14 × 33 × 21 cm, Moderna Museet, Stockholm © 2021, ProLitteris, Zurich. Photo : Albin Dahlström / Moderna Museet

Oppenheim écrit ses rêves depuis l'âge de 14 ans et avant même de rencontrer les Surréalistes, elle s’intéresse au rêve, au macabre et à l’idée de métamorphose.

« Je n'ai jamais travaillé avec les Surréalistes. J'ai toujours fait ce que je voulais et ils m’ont découverte par hasard pour ainsi dire. »

Meret Oppenheim, 1981 Dans : « Freiheit, die ich meine, bekommt man nicht geschenkt », entretien avec AnnA BlaU, dans : Extrablatt, mai 1981

Elle apprécie les amitiés et les relations nouées au fil de sa vie, mais aime à faire progresser son développement artistique de manière indépendante et avec la plus grande liberté possible.

Meret Oppenheim à propos des raisons de sa séparation avec Max Ernst Extrait de : « Meret Oppenheim - Eine Surrealistin auf eigenen Wegen », de Daniela Schmitt-Langels, produit par Anahita Nazemi, Kobalt Productions, en coproduction avec SRF, RTS et Arte / ZDF © 1963-2013 SRF, sous licence Telepool GmbH Zurich

Et soudain, la province

« Krieg und Frieden » (Guerre et paix), 1943, huile sur toile, 80 × 140 cm, Kunstmuseum Basel © 2021, ProLitteris, Zurich

Et soudain, la province

La situation politique en Europe contraint Oppenheim à quitter Paris en 1937. Lorsqu'elle arrive en Suisse, elle se sent isolée et a perdu confiance en sa qualité d’artiste.

En raison de son patronyme juif, le père d'Oppenheim a dû fermer son cabinet de médecin en Allemagne. Par conséquent, le flot d'argent qui avait financé la vie d'Oppenheim à Paris se tarit et elle se rend dans sa famille, qui, depuis lors, a reçu un permis de séjour temporaire à Bâle.


Pièce d'identité « Carte de Tourisme » de Meret Oppenheim Dans : l'album de l'artiste « Von der Kindheit bis 1943 », Archives littéraires suisses (ALS), Berne, Succession Meret Oppenheim, LW-C-1-c/3

À Bâle, Oppenheim a pris contact avec l'association d'artistes antifascistes « Gruppe 33 » (Groupe 33),  mais le groupe d’amis qu’elle y avait constitué à Paris lui manque douloureusement.

Groupe 33

En 1933, trois artistes bâlois fondent le « Groupe 33 » pour protester contre la politique artistique conservatrice de la Suisse. Croissant rapidement, l’association réunit des artistes de styles très variés et tenta d'influencer la politique artistique et l'attribution de marchés publics, qui étaient généralement attribués à des artistes figuratifs de formation classique.

Le Groupe 33 a été formé avant la Seconde Guerre mondiale. La « défense nationale spirituelle » s'était propagée en Suisse avant et pendant les années de guerre. Cette idéologie tentait, en recourant aux soi-disant « valeurs suisses », de construire une indépendance culturelle pour la Suisse.

Le groupe antifasciste rejetait catégoriquement l'idée d'un art « national » et utilitaire. Parmi ses membres, on comptait Otto Abt, Walter Bodmer, Serge Brignoni, Paul Camenisch, Theo Eble, Walter Kurt Wiemken et Irène Zurkinden. Certains enseignèrent à l'Ecole de Commerce de Bâle, où Oppenheim a également étudié brièvement.

« Les Bâlois me prennent pour une folle parce que je porte les chaussures rouges avec des bas violets. »

Meret Oppenheim, 1939 Lettre à André Pieyre de Mandiargues, 29.4.1939

Oppenheim se sent isolée et restreinte dans sa créativité. Au cours de ces années, elle a repris à plusieurs reprises la légende de Génovéva dans des motifs picturaux. Selon la légende, la comtesse palatine Génovéva a été accusée à tort d'être infidèle par son mari et bannie. Elle vécut dans la forêt des années durant.

« Das Leiden der Genoveva » (La souffrance de Génovéva), 1939, huile sur toile, 49,4 x 71,5 cm, Kunstmuseum Bern, Legs Meret Oppenheim © 2021, ProLitteris, Zurich. Photo: Kunstmuseum Bern, recom Art Berlin

La figure de Génovéva permet à Oppenheim une identification avec sa propre situation, qui après les succès parisiens, l’avait amenée en province où elle n'est plus la même. Oppenheim traduit ce sentiment en images en peignant une figure flottante sans bras.

En 1937, elle décide de s'inscrire à l'École des arts appliqués de Bâle. Elle essaie de contrer ses doutes soudains sur ses capacités artistiques en acquérant une assurance technique. Cela marque le début d'une phase créative dans laquelle elle a recours à une imagerie figurative prononcée et peint des motifs fantastiques, féeriques et mythologiques.

Oppenheim est non seulement préoccupée par son développement artistique, mais aussi par l'aggravation de la situation politique pendant la Seconde Guerre mondiale. Bâle est à la frontière avec l'Allemagne et la France et l’imminence du danger est palpable. Oppenheim, comme beaucoup de ses amis, envisage d'émigrer aux États-Unis et a toujours un sac à dos avec un revolver prêt au cas où la guerre éclaterait.

« Je te conseille de commencer à peindre, c'est le seul moyen de t’isoler de toutes ces choses désagréables. Quant à moi, je suis moins optimiste que jamais, je m'attends à perdre tout le monde, mais en même temps je serai prête à continuer ce que j'ai commencé et à vivre comme je le souhaite. »

Meret Oppenheim, 1940 Lettre à Leonor Fini, 1.-3.8.1940

Même si Oppenheim qualifie rétrospectivement ces années de guerre de « crise », elle travaille régulièrement pendant cette période, participe à des expositions et commence à s'intéresser aux productions théâtrales. Le travail lui semble être le seul moyen de rendre sa situation plus supportable.

Meret Oppenheim à propos de sa » crise »

L’avant-garde, encore

« Eichhörnchen » (Écureuil), 1960/1969, verre à bière, mousse, fourrure, 21,5 x 13 x 7,5 cm, Kunstmuseum Bern © 2021, ProLitteris, Zurich. Photo : Peter Lauri

L’avant-garde, encore

C’est à Berne qu’Oppenheim trouve sa patrie d'adoption. L'artiste, connue comme surréaliste, s’intègre à de nouveaux milieux d'avant-garde.

En 1945, Wolfgang La Roche fait paraître une annonce dans le journal pour rechercher un partenaire pour des voyages avec sa Harley-Davidson, suite à quoi Meret Oppenheim le contacte. Les deux forment bientôt un couple.

Après leur mariage, le couple s'installe à Berne en 1949. Bien que Berne soit la capitale de la Suisse, elle est plus provinciale que d'autres métropoles internationales. En 1955, le conservateur Arnold Rüdlinger déclarait à propos de la ville : « le simple manque d'intérêt de Berne ne garantit certes pas le soutien, mais il assure la tolérance nécessaire.  »

Oppenheim avec Wolfgang La Roche, 1952

Le déménagement s'avère être un coup de chance pour Oppenheim. En 1954, elle s'installe à nouveau dans un atelier pour la première fois. Ce qu'elle a perdu à Paris et qui lui a manqué à Bâle, elle le retrouve de manière inattendue ici à Berne. Elle travaille avec une confiance en soi renouvelée et se retrouve au centre des nouveaux courants d'avant-garde qui essaiment dans le milieu fertile bernois dans les années 1950 et 1960.

Oppenheim dans son premier atelier à Berne, 1954 Archives littéraires suisses (ALS), Berne, Succession Meret Oppenheim, MO-E-6-C-1-199. Photo: © Martin Glaus / Fotostiftung Schweiz

L’avantgarde à Berne

Dans les années 1950, un bar de la vieille ville de Berne est devenu un haut lieu du milieu culturel. Au « Café du Commerce », des artistes célèbres comme Serge Brignoni, Meret Oppenheim ou Otto Tschumi rencontraient la jeune génération – Lilly Keller, Dieter Roth ou Daniel Spoerri. Arnold Rüdlinger, conservateur de la Kunsthalle, appelait le restaurant son « bureau » et y invitait les gens à y prendre un verre après les vernissages. Dans la programmation de la Kunsthalle, il présentait des expositions avec des œuvres issues des tendances d'après-guerre telles que l’art informel et l'expressionnisme abstrait.

Le successeur de Rüdlinger à la Kunsthalle, le conservateur Franz Meyer, était lui aussi attaché à la peinture contemporaine américaine, mais il a également promu de jeunes sculpteurs de métal tels que Jean Tinguely et Bernhard Luginbühl. Grâce à ses expositions et à ses fêtes légendaires, des grands comme Isamu Noguchi, Alberto Giacometti et Sam Francis sont venus à Berne.

L’aura internationale de la Kunsthalle a trouvé un autre point culminant avec la nomination d'Harald Szeemann, désormais connu comme « l’artiste-curateur ». En 1969, il conçoit l'exposition « Live in your head. When Attitudes Become Form », qui connut une faible fréquentation mais eut un retentissement dans le monde entier. La radicalité des œuvres d'art conceptuel, d'art povera et de land art exposées, ainsi que la collaboration entre le conservateur et les artistes, étaient nouveaux et révolutionnaires pour un large public. Grâce à cela, Berne se positionnait enfin sur la carte de l'art contemporain international.

L'environnement diversifié et les expositions de la Kunsthalle sont stimulants pour la production d'Oppenheim. Elle incorpore constamment de nouvelles influences dans son travail. Par exemple, elle utilise de nouveaux matériaux synthétiques, combine des objets du quotidien ou crée des objets à partir de matériaux naturels.

« Eichhörnchen » (Écureuil), 1960/1969, verre à bière, mousse, fourrure, 21,5 × 13 × 7,5 cm, Kunstmuseum Bern © 2021, ProLitteris, Zurich. Photo: Peter Lauri

Mouvements d’avant-garde

Après la Seconde Guerre mondiale, émergent de nouveaux mouvements d'avant-garde qui se manifestèrent diversement selon les lieux et  dont les formes d'expression ne peuvent pas toujours être concrètement délimitées.

Les NOUVEAUX RÉALISTES est un groupe d’artistes actifs dans les années 1950. L'une de leurs pratiques caractéristiques est la combinaison ou l'accumulation d'objets du quotidien. Dans celle-ci, le hasard et le caractère marchand sont combinés pour créer une nouvelle magie des choses. Parmi les Nouveaux Réalistes, on retrouve Arman, César, Yves Klein, Niki de Saint Phalle, Daniel Spoerri et Jean Tinguely.

Mouvement aux multiples facettes, le POP ART est né en Grande-Bretagne et aux États-Unis à la fin des années 1950. Dans ses œuvres, la société de consommation est à la fois célébrée et critiquée. Les univers visuels des médias de masse se retrouvent dans le travail artistique. David Hockney, Jasper Johns, Claes Oldenburg, Markus Raetz, Robert Rauschenberg et Andy Warhol en constituent, entre autres, les grands noms. 

L'ARTE POVERA a été créé en Italie dans les années 1960. Le nom (« art pauvre ») fait référence à l'utilisation de matériaux de faible valeur tels que le bois, le papier, les tissus ou la lumière. L'Arte Povera critique les effets négatifs de la société de consommation, de l'industrialisation et du dogme du progrès à tout prix. Alighiero Boetti, Luciano Fabro, Jannis Kounellis, Marisa Merz, Mario Merz et Nakis Panayotidis en sont quelques importants représentants. 


Fête avec Daniel Spoerri et Meret Oppenheim, Paris 1972 © Ad Petersen

Daniel Spoerri a rencontré Oppenheim vers 1954 à Berne. Le danseur est devenu plus tard célèbre avec ses « tableaux-pièges », œuvres sur lesquelles il colle, par exemple, des assiettes, des couverts et des verres usagés.

Happening sur la colline Lueg, 1966 Photo : Keystone

En 1966, un « happening » a lieu dans l'Emmental bernois, au cours duquel des artistes parodiaient des thèmes du folklore suisse. Dans la contribution d'Oppenheim, elle tire, déguisée en vache, une paysanne derrière elle.

Meret Oppenheim avec Jean Tinguely, Paris 1972 © Ad Petersen

Jean Tinguely et Oppenheim entretiennent une longue amitié. Elle connaissait déjà l'ingénieur mécanicien durant ses années bâloises et le rencontra au Café du Commerce ou à Paris, où elle avait également un atelier dans les années 1970.

Markus et Monika Raetz avec Meret Oppenheim, 1984 © Archive Monika Raetz

L’artiste Markus Raetz et la créatrice de mode Monika Raetz travaillent dans les années 60 à Berne. Tous deux jouent à cette époque avec des motifs et des éléments issus de la pop culture. 

Daniel Spoerri a rencontré Oppenheim vers 1954 à Berne. Le danseur est devenu plus tard célèbre avec ses « tableaux-pièges », œuvres sur lesquelles il colle, par exemple, des assiettes, des couverts et des verres usagés.

« Qu’on continue à me mettre toujours l'étiquette ‹ surréaliste ›, je ne peux rien y changer, c'est juste arrivé. Mais je n’en préoccupe pas trop. [...] Pour moi, c’est toujours le présent qui compte. [...] Il s’agit toujours pour moi, simplement, de continuer à vivre : ceci vient aujourd'hui, cela demain ; Pop Art aujourd'hui, puis à nouveau quelque chose. Je choisis ce que j'aime, que ce soit Rauschenberg et Jasper Johns ou que ce soit Pollock. »

Meret Oppenheim, 1982 Entretien avec Petra Kipphoff, « Kunst ist Interpretation », dans : Die Zeit, No. 47, 1982.

Le directeur du musée Pontus Hultén remarqua également son travail. Il popularise l'art d'après-guerre et met sur pied d'importantes expositions sur le Pop Art et le Nouveau Réalisme en Europe. Il s'intéresse à Oppenheim en tant qu'artiste contemporaine et non parce qu'il entrevoit la célèbre surréaliste dans son travail. En 1966, il l’invite à présenter sa première rétrospective au Moderna Museet de Stockholm.

Vue de la rétrospective au Moderna Museet de Stockholm, 1967 Photo: Moderna Museet, Stockholm © Hans Hammarskiöld

Meret Oppenheim, C.F. Reuterswärd et Pontus Hultén devant leur objet « Un parent éloigné » de 1966.

Vue de la rétrospective au Moderna Museet de Stockholm, 1967 Photo: Moderna Museet, Stockholm © Hans Hammarskiöld

L'exposition présentait des œuvres actuelles de l'artiste, telles que « Écureuil » (1960), « Vénus primitive » (1962) ou « Ma gouvernante – my nurse – mein Kindermädchen » (1936/1967), qu'elle a refaites pour l'exposition.

Oppenheim dans un châle qu'elle a elle-même conçu, 1967 Photo: Archives littéraires suisses (ALS), Berne, Succession Meret Oppenheim, MO-E-6-C-2-112. Lettre à Christoph Bernoulli, 26.4.1967

Dans une lettre à une amie, elle écrit : « Il fait beau à Stockholm et il est agréable d'être honorée et choyée ce qui, comme vous le savez, n'est pas si courant dans ma chère patrie. »

Meret Oppenheim, C.F. Reuterswärd et Pontus Hultén devant leur objet « Un parent éloigné » de 1966.

En Suisse, le travail d'Oppenheim en tant qu'artiste manque de reconnaissance. Lors de sa première exposition personnelle à Berne en 1968, elle n'a pu vendre une seule œuvre. En tant qu'artiste, son ouverture à diverses formes d’expression artistique et techniques la rendra longtemps insaisissable.

Meret Oppenheim sur sa pratique artistique, 1983 Extrait de : « Vis-à-vis », entretien de Meret Oppenheim avec Frank A. Meyer , Schweizer Fernsehen DRS, 1983 © 1963-2013 SRF, sous licence Telepool GmbH Zurich

FeMale

« Dort fliegt sie, die Geliebte » (C’est là que vole ma bien-aimée), 1975, huile sur toile et matière plastique (rugosit) sur plastique, 71 × 99 cm, Kunstmuseum Olten, Gottfried Keller-Stiftung, Bundesamt für Kultur, Bern © 2021, ProLitteris, Zurich

FeMale

Oppenheim prend sa place dans l’espace public et devient défenseure d'un « esprit androgyne ». Elle refuse la séparation entre un art « masculin » et un art « féminin ».

Oppenheim se voit confirmée dans son travail. L'intérêt qui lui est porté augmente et elle participe à de nombreux entretiens télévisés et dans la presse au cours desquels on lui pose, à plusieurs reprises, des questions sur le fait d'être une femme. Elle insiste sur le fait qu'il n'y a qu'un seul art, qu'il soit fait par des hommes ou des femmes. Selon elle, les hommes possèdent des composantes féminines, les femmes des caractéristiques masculines, qui sont à chaque fois réprimées. Sa conviction d’un « esprit bisexuel » se révèle aussi de manière ludique dans son travail.

Le mouvement féministe gagnant en forces, Meret Oppenheim est de plus en plus souvent invitée à des « expositions féminines » - mais après quelques participations, elle commence justement à condamner de telles expositions. Oppenheim s'est imposée dans le domaine masculin de l'art et veut être jugée comme une artiste à l'aune de ses collègues. « C'est difficile pour les femmes », dit-elle en 1973, « mais nous devons travailler et ne pas nous plaindre. »

Le mouvement de femmes

En 1971, l'essai révolutionnaire de Linda Nochlin « Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grandes femmes artistes ? » est publié aux États-Unis, ce qui déclenche un débat féministe dans le monde de l'art. Nochlin a organisé un certain nombre d'expositions qui ne montraient que des œuvres de femmes-artistes. Son texte a eu un impact profond sur la pratique curatoriale et la réévaluation des femmes artistes.

Alors que de nouvelles pratiques d'exposition étaient déjà expérimentées aux États-Unis, les femmes en Suisse devaient encore lutter pour leurs droits politiques fondamentaux. En 1971, la Suisse a été l'un des derniers pays européens à introduire le droit de vote pour les femmes. Le facteur décisif a été la « Marche vers Berne » en 1969, au cours de laquelle l'égalité des sexes au niveau politique a été bruyamment réclamée. Le référendum qui s'est alors tenu, auquel paradoxalement seuls les hommes étaient autorisés à participer, a emporté le succès escompté.

Lisa Wenger-Ruutz (1858–1941) était l'une des premières militantes suisses des droits des femmes. La grand-mère de Meret Oppenheim était une peintre de formation et l'une des auteurs les plus lus de son temps.

En 1975, Meret Oppenheim reçoit son premier grand prix, le Prix d’art de la ville de Bâle. Elle utilise l'intérêt public pour se positionner. Elle évoque non seulement les difficultés à s'affirmer avec un nouveau langage formel, mais aussi la dévalorisation du féminin et des « femmes artistes ».

« Ce n'est pas facile d'être un jeune artiste. S’il travaille à la manière d'un maître reconnu, ancien ou contemporain, alors il peut bientôt avoir du succès. Mais s’il parle avec une nouvelle et propre langue que personne ne comprend encore, il doit parfois attendre longtemps avant d'entendre un écho. Et c’est encore plus difficile, toujours, pour une femme artiste. »

Meret Oppenheim, 1975 Extrait de : Discours à l'occasion de la remise du Prix d'art de la Ville de Bâle 1974, au 16.1.1975
Remise du Prix d’art à Meret Oppenheim, Université de Bâle, 16.1.1975 Photo : Hans Bertolf. Staatsarchiv Basel-Stadt, BSL 1013 2-1337 1

En 1975, Oppenheim a été la première femme à recevoir le Prix d’art de la Ville de Bâle. 

Depuis 2001, le « Prix Meret Oppenheim », la distinction principale pour des artistes suisses décernée par l'Office fédéral de la culture, porte son nom.

Remise du Prix d’art à Meret Oppenheim, Université de Bâle, 16.1.1975 Photo : © Maria Netter, SIK-ISEA, Courtesy Fotostiftung Schweiz

Dans le cadre de la cérémonie de remise des prix, Oppenheim prononcera un discours très médiatisé qui alimentera le débat sur l'art féministe.

Ouverture de la première rétrospective suisse au Musée d’art de Soleure, 1974 Photo : © Succession Leonardo Bezzola

En 1974/75 des rétrospectives sur Oppenheim ont lieu à Soleure, Winterthur et Duisburg. Sam Francis (à gauche) et Jean Tinguely (à droite) viennent également au vernissage à Soleure.

En 1975, Oppenheim a été la première femme à recevoir le Prix d’art de la Ville de Bâle. 

Depuis 2001, le « Prix Meret Oppenheim », la distinction principale pour des artistes suisses décernée par l'Office fédéral de la culture, porte son nom.

Meret Oppenheim sur les conditions de la création artistique au féminin Extrait de : « Frühstück im Pelz » de Christina von Braun, NDR, 1978 © Norddeutscher Rundfunk, 1978

Mon exposition

Meret Oppenheim dans son atelier à Paris, 1978 Archives littéraires suisses (ALS), Berne, Succession Meret Oppenheim, MO-E-6-C-3-048 et MO-E-6-C-3-046

Mon exposition

Au cours des dernières années qui ont précédé sa mort en 1985, Oppenheim a connu de grands moments de reconnaissance – et travaille elle-même à un concept pour une rétrospective

En 1982, à 69 ans, Meret Oppenheim est invitée à participer à la documenta 7. La documenta est la plus grande exposition pour l'art contemporain et a lieu tous les cinq ans à Cassel (Allemagne).

La même année, le catalogue raisonné de Meret Oppenheim et la première monographie de son œuvre sont publiés. Elle a su briser l'image unilatérale d’une artiste surréaliste - son travail est enfin perçu dans sa diversité et son actualité.

De gauche à droite : L'artiste Enzo Cucchi, l'historienne de l'art Jacqueline Burckhardt et Oppenheim à la documenta 7 à Cassel, 1982 Archives littéraires suisses (ALS), Berne, Succession Meret Oppenheim, MO-E-6-C-5-140

« J’ai eu la paix toute ma vie avec la célébrité, que je trouve plutôt dérangeante. Maintenant, je la trouve tout à fait normale. »

Meret Oppenheim, 1982 De : « Meret Oppenheim. Kunst kann nur in der Stille entstehen » dans: Werner Krüger und Wolfgang Pehnt (Hg.), Documenta-Documente. Künstler im Gespräch, Köln 1984.

Toujours en 1982, elle reçoit la commande officielle de sa ville d’adoption, Berne, pour concevoir une fontaine pour la ville. Cependant, quand elle a été réalisée, son concept inhabituel a rencontré peu d'approbation. La même année, Oppenheim est sollicitée pour une rétrospective. 

Meret Oppenheim indique l'endroit où sa fontaine devrait être élevée sur la Waisenhausplatz à Berne, 1982 Staatsarchiv des Kantons Bern, FN Baumanm 1065 © Margrit Baumann

« Quand j'ai appris que j'allais exposer à Paris, dans d'autres pays et peut-être même sur d'autres continents, je me suis dit, maintenant, ça devient sérieux. Puis je me suis assise et j’ai fait une série sur douze grandes feuilles de papier, d'environ 60 x 70 cm de format : une exposition imaginaire, depuis les temps les plus reculés – deux dessins d'enfants sont également inclus – jusqu'à aujourd’hui. »

Meret Oppenheim, 1984 Entretien avec Rudolf Schmitz, Wolkenkratzer Art Journal, no. 5, novembre/décembre. 1984.
« M.O. : Mon Exposition », 1983, (feuille 1), crayon, crayon de couleur et stylo à bille sur douze feuilles, chacun 64,8 × 50 cm, Collection Bürgi, Berne © 2021, ProLitteris, Zurich. Photo: Kunstmuseum Bern, recom art Berlin

En 12 dessins, Oppenheim consigne une sélection d'œuvres qui lui tiennent à cœur et avec lesquelles elle se sent bien représentée. Avec le commissaire Jean-Hubert Martin, elle réalise l'exposition qui s'ouvre en 1984 à la Kunsthalle Bern. L'une de ses œuvres figure sur la couverture du catalogue qui a été publié.

« La Condition humaine (Da stehen wir) » (La Condition humaine [Nous y sommes]), 1973, huile sur toile, 90 × 100 cm, Collection privée © 2021, ProLitteris, Zurich. Photo : Courtesy Sotheby’s
En montant son exposition à la Kunsthalle Bern en 1984, Meret Oppenheim parle des attentes de son art Extrait de : « Meret L’Insoumise », TSR, 1984 © 1963-2013 SRF, sous licence Telepool GmbH Zurich

La Fontaine

Conseil d'initié

La fontaine de 1983 :  hier controversée, aujourd’hui populaire

La fontaine de Meret Oppenheim se dresse toujours sur la Waisenhausplatz à proximité immédiate du musée d'art de Berne. Elle change constamment et suit les saisons. En même temps que l'éclairage public de la ville, la mise en lumières conçue par l'artiste est allumée chaque jour pendant une courte durée.

La pépinière de la ville a examiné la végétation et trouvé 30 espèces différentes.

Brunnen (Fontaine), 1983, Eau, plantes, béton, éclairage sporadique hauteur 800 cm, Diamètre 140 cm, Bürgi AG 158 © 2021, ProLitteris, Zurich Reproduction datée de 2006 Photos : Beat Schüpbach « Brunnen » (Fontaine), 1983, eau, plantes, béton, éclairage sporadique hauteur 800 cm, diamètre 140 cm Photos : Beat Schüpbach. Reproductions datée de 2006

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